Coralie Delaume aurait sans doute souri en apprenant l’enterrement de fait du SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) présenté pendant près d’une décennie comme le symbole ultime de la réconciliation industrielle franco-allemande ou comme l’enfant technologique du « couple franco-allemand ».
Depuis 2011, dans son blog L’arène nue, consacré, entre autres, à l’analyse du projet européen, elle expliquait avec une remarquable lucidité que le fameux « couple franco-allemand » relevait davantage du fantasme politique que d’une réalité géostratégique. Dans ses ouvrages et ses chroniques, elle rappelait inlassablement que l’Europe réelle n’était pas celle des discours officiels, que derrière les déclarations grandiloquentes sur l’amitié franco-allemande se cachait une réalité brutale, celle que les nations continuent de défendre leurs intérêts propres… enfin surtout l’Allemagne.

L’échec du projet SCAF est un bel exemple de cette dissociation entre les discours des élites et la réalité des rapports de force. Le problème ne réside pas tant à Berlin, qui n’a fait que ce que chaque État est censé faire en défendant ses intérêt, que dans l’incapacité d’une partie des élites françaises à regarder cette réalité en face. Fascinées tour à tour par Berlin et Washington, elles ont souvent considéré que la vocation de la France était moins de défendre sa propre souveraineté que de s’intégrer dans des ensembles plus vastes, quitte à abandonner progressivement les instruments de sa puissance.
Un projet né d’une illusion politique
Lorsque le programme est lancé en 2017, il n’est pas le fruit d’une réflexion militaire ou industrielle. Il répond avant tout à une ambition politique, celle de la « souveraineté européenne », alpha et oméga du macronisme. Emmanuel Macron souhaitait incarner la relance du projet européen et faire du « couple franco-allemand » le moteur d’une nouvelle intégration continentale. Tout était bon pour servir ce dessein : le cadre institutionnel du funeste Traité d’Aix-la-Chapelle de 2019, le pas de deux franco-allemand à l’ONU, et enfin la question industrielle symbolisée par le projet « d’Europe de la défense ». L’avion de combat du futur devient alors un symbole de cette volonté politique. Peu importe que la France et l’Allemagne aient des vues stratégiques profondément différents ; peu importe que leurs cultures militaires soient différentes, comme leurs paradigmes d’engagement ; peu importe que la France produise le Rafale, qui n’est pas moins que le meilleur avion de combat polyvalent au monde. Peu importe, même, que leurs intérêts industriels soient souvent concurrents. Le projet devait exister parce qu’il représentait une certaine idée de l’Europe que se faisait Emmanuel Macron.
Or, cette logique apparaît dès l’origine comme problématique. La France est une puissance nucléaire disposant d’une armée de projection, d’un porte-avions, de territoires ultramarins répartis sur plusieurs océans et d’obligations stratégiques mondiales. L’Allemagne, malgré son réarmement actuel, demeure avant tout une puissance continentale dont la défense s’inscrit dans le cadre de l’OTAN et du parapluie stratégique américain dont elle est structurellement dépendante.
Les besoins opérationnels ne sont donc pas les mêmes. La France a besoin d’un appareil capable d’opérer depuis un porte-avions, d’emporter l’arme nucléaire et de répondre à des missions extrêmement variées sur l’ensemble du globe. L’Allemagne recherche prioritairement un appareil adapté à ses propres contraintes géographiques et à son insertion dans le dispositif atlantique.
Dès lors, prétendre construire un même système répondant à ces exigences contradictoires relevait davantage de l’acte de foi que de la planification stratégique.
L’Allemagne et la coopération à géométrie variable
L’affaire du SCAF révèle également une constante souvent ignorée par les défenseurs du mythe franco-allemand. Berlin accepte volontiers les coopérations lorsqu’elles lui permettent d’accéder à des technologies qu’elle ne maîtrise pas ou de partager les coûts de développement. En revanche, lorsqu’elle dispose d’un avantage compétitif, la logique nationale reprend immédiatement ses droits.
L’histoire industrielle européenne regorge d’exemples en ce sens. Les coopérations sont recherchées lorsqu’elles servent les intérêts allemands ; elles deviennent secondaires lorsqu’elles les contrarient. Le domaine militaire ne fait pas exception.
L’exemple le plus frappant reste sans doute la décision allemande d’acquérir plusieurs dizaines de F-35 américains produits par Lockheed Martin. Si la construction d’une véritable autonomie stratégique européenne constituait réellement la priorité de Berlin, le choix du Rafale aurait dû s’imposer naturellement. Les succès à l’exportation de l’appareil conçu par Dassault Aviation se multiplient depuis plus d’une décennie, en dépi des pressions américaines sur les potentiels acheteurs. Pourtant, l’Allemagne, comme l’ensemble des autres pays de l’UE, préfère acheter américain.
Ce choix traduit une réalité géopolitique fondamentale : lorsque ses intérêts stratégiques l’exigent, Berlin privilégie Washington plutôt que Paris. Les discours sur la souveraineté européenne s’effacent alors devant les réalités de l’Alliance atlantique. C’est la raison pour laquelle l’Allemagne n’achètera jamais de Rafale – ce qui eut été logique dans le cadre du « couple franco-allemand » s’il avait été une réalité concrète – et lui préfère systématiquement des avions américains.
La résistance salutaire de Dassault
L’attitude de la direction de Dassault mérite d’être saluée. Pendant des années, l’entreprise a subi des pressions politiques considérables pour accepter des compromis qu’elle jugeait contraires aux intérêts industriels français. L’enjeu dépassait largement la simple question commerciale. Il s’agissait de savoir si la France allait conserver la maîtrise des technologies qu’elle avait développées seule au prix de décennies d’efforts, de recherche et d’investissements. Pour Emmanuel Macron, le sujet était clos : partageons même si cela nous coûte !
L’exigence de Dassault était pourtant élémentaire ; la direction de l’entreprise souhaitait un maître d’œuvre clairement identifié, une responsabilité industrielle cohérente et la protection de la propriété intellectuelle. En d’autres termes, ne pas transférer gratuitement à des concurrents des savoir-faire stratégiques accumulés pendant plusieurs générations.
Cette position a souvent été caricaturée comme un manque d’esprit européen. En réalité, elle relevait simplement du bon sens et… de ne faire que ce que les Allemands font, eux, systématiquement. Aucune grande puissance industrielle ne partage sans contrepartie les technologies qui fondent sa supériorité.
Eric Trappier et les équipes de Dassault ont eu le mérite de tenir bon, malgré les injonctions d’Emmanuel Macron, et souvent en tapant sur la table. Ils ont refusé qu’une idéologie de la « souveraineté européenne » serve de prétexte à l’abandon progressif de compétences essentielles à l’indépendance nationale, comme cela l’a été dans de nombreux autres domaines. Ils ont compris que derrière les discours sur le partage des responsabilités se profile souvent une dilution du leadership français.
Au fil des négociations, le projet s’est transformé en interminable conflit industriel. Chaque étape a donné lieu à des contestations sur les responsabilités, la répartition des tâches ou le partage des technologies. L’entrée de l’Espagne a encore renforcé les déséquilibres, en consolidant indirectement la position d’Airbus face à Dassault. Ainsi, loin de rapprocher les partenaires, le SCAF a mis en lumière leurs divergences fondamentales.
La souveraineté n’est pas une idéologie
L’échec du programme SCAF est une leçon politique majeure qui confirme les intuitions et les travaux de Coralie Delaume. Depuis plusieurs décennies, une partie des dirigeants français confond coopération européenne et abandon de souveraineté. Toute affirmation des intérêts nationaux est présentée comme un archaïsme. Toute défense d’un avantage stratégique français est suspectée de nationalisme économique.
Or, la souveraineté n’est pas une idéologie. Elle est la condition même de la liberté d’action d’un État. Dans le domaine de la défense, plus encore qu’ailleurs, cette réalité s’impose avec force. Une nation qui ne maîtrise plus ses technologies critiques dépend nécessairement des décisions prises ailleurs. Elle perd progressivement sa capacité à décider seule de son destin. Le SCAF aura au moins eu le mérite de rappeler cette évidence.
La France demeure l’une des rares nations européennes capables de concevoir seule un avion de combat de premier rang, un sous-marin nucléaire, un porte-avions ou des missiles stratégiques. Ce patrimoine industriel et technologique n’est pas un héritage figé ou inutile ou la manifestation d’un nationalisme rance. Il constitue un outil de puissance qu’il faut protéger et transmettre. Ainsi, l’abandon d’un projet devenu irréalisable n’est pas une défaite. C’est au contraire la reconnaissance tardive d’une réalité que beaucoup refusaient de voir.
Il y a une forme d’ironie à constater que l’échec du SCAF pourrait finalement servir davantage l’Europe réelle que toutes les proclamations fédéralistes de ces dernières années. Une Europe des nations conscientes de leurs intérêts vaut toujours mieux qu’une Europe des illusions.
Coralie Delaume, qui avait choisi dans la première partie de sa vie de servir la France sous l’uniforme jusqu’au grade de commandant avant de poursuivre son engagement sur le terrain intellectuel, aurait probablement accueilli cette issue avec satisfaction. Non par hostilité envers l’Allemagne, mais parce qu’elle savait qu’une nation qui renonce à ses capacités stratégiques finit toujours par renoncer à sa liberté. Elle aurait vu dans la résistance de Dassault et dans l’échec de ce mariage forcé la démonstration que la France demeure encore, dans le domaine de l’armement et de certaines hautes technologies, une grande nation souveraine… nécessairement souveraine.
Georges Kuzmanovic