David Desgouilles, « Leurs guerres perdues » : pourquoi les souverainistes perdent toujours ?

Article originellement publié sur Marianne le 18/05/2019

« Vaincus en 1992, cocus en 1995, vaincus en 2002 et enfin vainqueurs en 2005, ils avaient été une nouvelle fois cocus en 2008 » : cette formule pourrait résumer le roman que vient de publier David Desgouilles aux éditions du Rocher, Leurs guerres perdues , et le parcours militant de ses trois protagonistes. La réplique fait successivement référence au référendum de Maastricht perdu par le camp du non, à l’élection de Chirac en 1995 sur le thème de la « fracture sociale », avant que le nouveau président ne confie les clés du camion aux Juppé et Balladur, à la contre-performance de Jean-Pierre Chevènement à la présidentielle de 2002, puis au référendum sur le traité constitutionnel européen (2005) remporté cette fois par les nonistes, mais aussi au viol spectaculaire du verdict des urnes par Nicolas Sarkozy trois ans plus tard, appuyé par un Parlement n’ayant pas hésité à se faire l’agent de ce hold-up démocratique.
EST PASSÉE EN REVUE TOUTE L’HISTOIRE DU RPR PUIS DE L’UMP, PUIS CELLE DU PS, LES RAPPORTS DE FORCE, LES TRAHISONS, REMETTANT EN MÉMOIRE MILLE DÉTAILS.

Les personnages croqués par Desgouilles sont des souverainistes de toutes les obédiences, des « républicains des deux rives », comme on les appela un temps. Ce sont les frères Simonetti, d’abord, tous deux initiés à la politique au sein du Parti socialiste. Le premier, Nicolas, n’est que constance et droiture. Ses convictions ont la même permanence que ses sentiments amoureux. Ayant très tôt préféré au PS le Mouvement des citoyens (MDC) de Chevènement, dont il ne bougera plus, il s’entiche d’une femme, Sandrine, et n’aimera plus qu’elle. Le second Simonetti, Sébastien, est le contraire de son frère. Volage à tout point de vue, il est d’abord rocardien, finit par rejoindre son frère au MDC puis décide de tout plaquer, avant de revenir enfin en politique quelques années plus tard dans le giron… du Front national, où il est recruté par Florian Philippot. Sébastien enchaîne les notes sur le commerce international au profit de sa formation du moment et les conquêtes féminines à un rythme soutenu.
Glissements de terrain

Vient enfin Sandrine. Aimée d’un Simonetti mais épouse de l’autre, c’est une femme de droite et de convictions. Elle est aussi le double du romancier, leurs parcours se rejoignant en tout point. Adhérente au RPR dès l’âge de 16 ans, elle s’éprend des idées de Philippe Séguin et fait avec ardeur la campagne du non à Maastricht, dont son mentor est la grande figure. Plus séguiniste que Séguin lui-même, elle ne s’explique pas l’indulgence du gaulliste social envers Chirac, qu’elle juge durement. Prof, adhérente au Snalc – syndicat enseignant considéré comme « de droite » mais comptant dans ses rangs des républicains de gauche -, Sandrine rejoint le tandem Pasqua-Villiers à l’occasion des européennes de 1999 : c’est l’épisode RPF (Rassemblement pour la France).

En 2002, elle faussera compagnie à son camp et votera Chevènement comme les Simonetti, puis finira par entrer à Debout la République (DLR), la petite formation de Nicolas Dupont-Aignan. Sans ignorer que NDA ne possède ni le charisme ni la brillante intelligence de Séguin. Ni que la perspective de dépasser le clivage gauche-droite au profit d’une fusion de tous ceux pour qui le triptyque nation, souveraineté, République a conservé du sens, a déjà échoué.

On l’aura compris, Leurs guerres perdues est un roman politique. Tout y est politique, même l’amour, même le sexe – omniprésents dans le livre. Lorsqu’on aime une belle Allemande, c’est une proche du patron de Die Linke, Oskar Lafontaine, le Mélenchon germanique. Lorsqu’on conçoit un enfant hors mariage, c’est avec une jeune militante du MoDem. Les liaisons et les meetings se succèdent et entraînent le lecteur, tout en lui apprenant ou lui remémorant des choses. Car David Desgouilles est un fin connaisseur de la vie politique française. Longtemps militant, actuellement chroniqueur politique, il nous remet en mémoire mille détails. Est passée en revue toute l’histoire du RPR puis de l’UMP, les rapports de force, les rivalités féroces, les affrontements impitoyables autour de la question européenne, que le romancier connaît bien.

Est aussi retracée l’histoire du PS, avec sa litanie des trahisons de tous les idéaux de gauche – justice sociale, égalité, émancipation individuelle et collective -depuis le deuxième septennat de Mitterrand jusqu’au quinquennat de Hollande. Sans oublier la candidature Royal en 2007 et le duel entre « Ségo » (« une cuillère pour Chevènement, une cuillère pour BHL ») et « Sarko » (« le traître »). Un duel que les trois héros regardent avec détachement, eux qui sont désormais « des orphelins de la vie politique ». On termine par l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, l’homme qui finira par réussir là où le souverainisme a échoué et parviendra à dépasser le clivage gauche-droite, mais en unifiant… le camp adverse, celui des eurolibéraux.
Fiction du réel

Desgouilles a préféré écrire un roman plutôt qu’un essai. Ce faisant, il s’autorise à hésiter, assume de ne pas trancher certaines questions et laisse le lecteur libre de poser certains diagnostics. La présence d’Henri Guaino auprès de Sarkozy pendant son quinquennat, trahison ou œuvre salvatrice ? Les dialogues entre personnages fictifs, très réalistes, permettent d’envisager les deux options et donnent à voir les choses dans leur complexité. Militer dans une petite structure par souci de pureté idéologique mais au risque de ne jamais participer au pouvoir, ou intégrer un grand parti pour peser de l’intérieur ? Chaque personnage a son idée. Le lecteur se fera la sienne.

Roman certes, souvent drôle et enlevé, Leurs guerres perdues demeure une réflexion sur les raisons d’un triple échec. Celui de ces gens de droite qui n’ont pas abandonné la nation. Celui de ces gens de gauche qui n’ont pas abandonné le peuple. Celui de tous ceux qui, dans chacun des deux camps, croient encore en la France et refusent de la laisser se diluer dans la mondialisation, l’Europe néolibérale et le marché.

Leurs guerres perdues, Le Rocher, 470 p., 22€.